Un après-midi

Alors qu’il écrit, sans regarder la mer, incapable de trouver un poème pour son titre, il sent le bout de sa plume se mettre à trembler. Il avait oublié qu’elle était là, endormie dans la pièce voisine depuis plusieurs heures déjà.

Un froissement de draps lui était parvenu. Un bruit inconnu : écoute-t-on ses propres draps bruisser dans son lit ? Ses sens soudain en alerte, mais ce n’est pas ça… Non.

Il revient à son poème. Le titre est pourtant si beau : « La crêpe d’Amélia Earhart ». Pourquoi l’inspiration ne lui vient-elle pas ?

Avant de s’endormir elle lui avait dit qu’il pouvait travailler, l’oublier, qu’elle savait se faire discrète. Elle n’avait pas menti… jusqu’au frémissement sensuel. Peut-on faire d’une crêpe un élément érotique ?

Non, c’est à cet instant qu’elle choisit d’entrer dans la chambre sans aucun vêtement. Il le sait, même s’il ne se retourne pas pour la regarder. Ses yeux restent rivés à la page grisée au lieu de voir la mer.

* * *

Sur la page grisée, elle pourrait lire, si elle s’approchait de son dos : « La crêpe d’Amélia Earhart » mais elle ne le fait pas. Elle lui a promis de ne pas le déranger. C’est le prix à payer quand on couche avec un artiste.

Elle est encore endormie, même pas sûre de savoir où elle est. Ni vraiment qui est cet homme ? Un écrivain ? C’est bien ce qu’il lui avait dit la veille, peu après que leurs regards se fussent croisés.

Il lui avait avoué la connaître, l’avoir remarquée lors d’une exposition. C’est vrai qu’elle aime la peinture, les vernissages et les artistes aussi. Les écrivains, elle n’en connaît aucun. Même si son nom lui revenait, elle est certaine de n’avoir jamais rien lu de lui. Et c’est sûrement mieux ainsi.

L’espace d’un instant, un prénom ressurgit : Richard. Mais de nom, aucun. Elle chasse ses cheveux de son front.

*  *  *

La crêpe d’Amélia Earhart… l’espace d’un instant, une idée furtive naît dans son cerveau troublé et s’évanouit aussitôt qu’il entend le tapotis de pieds nus sur le parquet derrière lui et qui s’éloigne vers les toilettes.

Elle s’assied sur la cuvette, il devine ses yeux fermés, la tête baissée. Les jambes écartées. Surtout. D’habitude, les femmes ferment la porte !

Même s’il a toujours regretté ce fait, cette intimité toute fraîche le dérange. Sait-elle que s’il se retournait, il la verrait ?

*  *  *

Assise sur la cuvette, elle garde les yeux fermés. S’il se retournait, il pourrait la voir par la porte ouverte. Sans trahir sa promesse de le laisser travailler, que faire pour qu’il se retourne ? Elle aimerait lui rappeler ce qui s’est passé le matin. Comment peut-il l’ignorer alors que tout l’appartement palpite encore de leur sensualité ?

Hier encore, elle ne le connaissait pas. Lui, affirmait déjà penser à elle. Cet après-midi, les rôles semblent s’être inversés. Au bout d’un moment, elle ouvre un œil et le regarde. De là où elle est assise, elle voit que la main qui tient la plume reste immobile.

Au bout d’un moment, il se retourne et la regarde.

Avec un doux sourire.

 

Ce texte a été créé à partir de ces deux poèmes :

Un après-midi

Alors qu’il écrit, sans regarder la mer,
il sent le bout de sa plume se mettre à trembler.
Mais ce n’est pas ça. Non,
c’est qu’à cet instant elle choisit
d’entrer dans la chambre sans aucun vêtement.
Encore endormie, même pas sûre de savoir où elle est
l’espace d’un instant. Elle chasse ses cheveux de son front.
S’assied sur la cuvette les yeux fermés,
la tête baissée. Les jambes écartées. Il la voit par la porte ouverte. Peut-être se rappelle-t-elle ce qui s’est passé le matin.
Car au bout d’un moment, elle ouvre un œil et le regarde.
Avec un doux sourire.

 

Raymond Carver
« Poésie »

La crêpe d’Amélia Earhart

Incapable de trouver un poème pour ce titre.
Ça fait des années que j’en cherche un et maintenant je laisse tomber.

 

Richard Brautigan
« Il pleut en amour »