Noces de pierre

Je demeure immobile, et mon âme abattue
Cède au coup qui me tue
Le Cid, Corneille

 

–     Voilà, ma bichette, je signe ces documents et à moi la liberté ! Après vingt-trois années… je quitte cette baraque ! Je regrette que tu ne sois plus là pour m’accompagner, mais je change de vie, de voiture, et je prends, pourquoi pas, des vacances au soleil. J’appose mon paraphe et adieu ces vieux murs lézardés et autres recoins insalubres !

Jamais ! Tu m’entends ? Jamais je ne te laisserai me quitter ! Ai-je perdu tant de valeur à tes yeux ? Souviens-toi de notre rencontre… Souviens-toi du charme que tu me trouvais. Tu m’admirais ! Tu ne cessais de m’offrir des cadeaux, tu clamais que rien ne coûtait trop cher pour moi ! Aujourd’hui, tu insultes les murs qu’autrefois tu décorais de tableaux de maîtres. Toutes ces années, je suis restée vaillante, debout et fière. Ton mépris me craquelle…

–     Ma bichette, dis-moi ce que tu en penses. J’ai comme l’étrange impression de te tromper…

Ta bichette ne te répondra pas : elle est morte ta femme et les fantômes n’existent pas ! C’est moi que tu trahis ! Moi, à qui tu as promis ta vie. Je t’appartiens, souviens-toi, à l’époque tu avais signé sans hésiter ! Puis, chaque jour, tu m’appelais ton bonheur. Je me suis laissée percer, raboter, repeindre. J’ai fait bonne figure pour te plaire. Je me suis adaptée à toi. Aujourd’hui, ton désamour me crevasse le cœur… Je ne veux pas que tu partes.

–     Ce craquement… ma bichette ? Enfin un signe de toi ? Tu sais combien la maison est vétuste… Les frais d’entretien augmentent sans cesse. Rappelle-toi comme il y fait froid. Comme la bise s’immisce par les fenêtres malgré les doubles vitrages. Je dépense un fric fou en bûches de cheminée et en mazout. Cette vieille masure pollue beaucoup trop, tu me le disais toi-même.  Ma bichette, tu comprends mon envie de changement, n’est-ce pas ?

Depuis le premier jour, je t’ai entouré et protégé de mon mieux. J’ai soutenu tes pas, enveloppé tes nuits, sans jamais faillir, et tu ne parles que de ta femme ! Mon ardeur n’a pas faibli, tu sais, et ton détachement m’éboule. Écoute ce grondement d’impuissance qui monte de mes fondations. Ne pars pas, je t’en supplie, ton cœur de pierre fait trembler les miennes…

–     Ma bichette, encore une fissure sur le mur ! Il est temps… crois-moi. Dans la rue d’à côté, des appartements sont à vendre, modernes, clairs, écologiques ! J’y serai bien au chaud pour penser à toi. Ici, il y a trop d’espace pour un homme veuf et solitaire. Ne claque pas la porte, ma bichette, écoute-moi ! J’ai tout de même le droit de mener ma vie comme je le souhaite !

Non ! Toi, écoute-moi ! Entends-moi ! Jamais je ne te laisserai partir ! J’ai vu mes voisines tomber à coups de boule de démolition et j’ai peur ! Je ne subirai pas cet outrage. Je préfère encore choisir ma fin et emporter avec moi les histoires qui m’habitent, les souvenirs qui me hantent, et toi avec. Toi, en qui j’avais confiance… Tu auras été le dernier à me posséder. Je tremble… meurtrie. Mon plâtre s’effrite sur toi. Mes murs blessés se fissurent, et les plafonds s’ouvrent sur ton ingratitude. Je tombe ! Abîme-toi en moi… je t’ensevelis. Cache-toi dans le sein de mes gravats. Je meurs de toi, avec toi. Ensemble. Partons…

Fait divers :

Une ancienne bâtisse du XIXe siècle s’est effondrée de manière inexpliquée, hier, dans le quartier du Grand-Saconnex. Chez lui au moment de la catastrophe, le propriétaire n’a pas été retrouvé dans les décombres.