1er étage, porte gauche

Il est vingt et une heures, je vais enfin pouvoir pénétrer dans le studio n° 4 au premier étage, porte gauche. L’homme qui réside ici est sorti, comme tous les soirs, enveloppé d’un nuage de parfum, perché sur ses talons aiguilles. De ma cachette derrière les boîtes aux lettres, je ne vois pas son visage, mais dans la pénombre j’ai aperçu ses ongles vernis de rouge. Ce soir, il a oublié de verrouiller sa porte.

Depuis que je squatte le hall d’entrée, j’ai tout le temps de surveiller les allées et venues des locataires de l’immeuble. Je m’y suis installé provisoirement, afin de m’abriter de la vague de froid qui sévit en ce moment. On a découvert l’autre matin un cadavre dans un sac de couchage. Ça m’a mis un coup… Même si je n’ai plus rien à perdre, un réflexe de survie m’a conduit ici, derrière les boîtes aux lettres à côté de la lourde porte vitrée. Je remercie l’architecte, le renfoncement où je me cache constitue un refuge providentiel. J’y dors sous mes cartons.

Il est un peu plus de vingt et une heures. Je le sais, car je possède une montre qui fonctionne encore. Au-dessus de la sonnette de la porte n°4, il est écrit :Thierry Casanova. Avant de découvrir son nom, je l’appelais « mon banquier » bien que je ne connaisse pas son métier. Le jour, il passe devant les boîtes aux lettres, chaussé de derbys bicolores. Le soir, c’est une autre affaire. Il mène une vie de paillettes. Il se parfume et s’habille en femme. Il doit se rendre dans des bars sombres saturés de musique où je le suivrais bien. Mais on ne me permettrait pas d’entrer, affublé de mes guenilles puantes. Moi aussi, avant, j’aimais me travestir, mais je n’osais sortir en public qu’avec du vernis à ongles ; ce qui m’a d’ailleurs valu mon licenciement. Ensuite, ce fut la dégringolade et j’ai tout perdu, jusqu’à mon logement. Je pense souvent à me jeter dans le Rhône ou à me laisser mourir de froid dehors. En attendant de trouver ce courage, je m’abrite ici.

Dissimulé sous mes cartons, j’observe la vie de l’immeuble en rajoutant une couche de vernis sur mes ongles. J’écoute les portes claquer, j’entends aussi quand on verrouille une serrure. Dès que je le peux, je visite les appartements. Grâce à une carte de bus ramassée l’autre jour, je m’introduis rapidement, et je me sers dans leurs poubelles pleines à craquer de denrées comestibles. J’utilise leurs toilettes. Je ne peux m’empêcher d’emporter avec moi une crème pour le visage, un échantillon de parfum, et surtout du vernis à ongles. Pour effacer la trace de mon odeur pestilentielle, je vaporise du déodorant en quittant les lieux. Je cache mes trésors au fond de mon sac de couchage qui pue de plus en plus le rat crevé.

Il est vingt et une heures passées, plus personne ne sortira.

Je prends garde à ne pas abîmer mes ongles en glissant ma carte de bus dans la fente entre le mur et la porte. Je parviens à pousser le pêne et j’entre, enfin, dans le studio de Thierry Casanova.

Un parfum capiteux envahit la pièce. J’appuie sur l’interrupteur, un plafonnier s’allume.

J’aperçois tout d’abord des têtes de femmes. Quatre têtes alignées sur un long buffet à côté d’une télévision. Des têtes en plastique blanc coiffées de perruques. À côté, je distingue un lit recouvert de coussins. Des cigarettes, un cendrier et un verre vide sur une table. Je m’approche, porte le verre à ma bouche et avale la dernière goutte. Du whisky, je pense. Je remarque, pêle-mêle sur le sol, un trépied, des appareils photo, des objectifs. Je lève les yeux, au mur des dizaines de portraits d’hommes nus, dans différentes postures. Sous les clichés, des noms : Sylvain, Paolo, Oscar, Jean, Aruki, Modeste, Jean-Jacques, Aristide…

Un tableau de chasse.

J’éprouve un vertige.

Qu’aurait été ma vie si je m’étais retrouvé là, accroché, nu, parmi tous les autres ?

Je caresse les perruques, j’en choisis une brune avec une frange. Je m’installe sur un tabouret devant un miroir de coiffeuse et m’imagine ressembler ainsi à Thierry Casanova. Je saisis une boîte ronde parmi celles qui jonchent la tablette. De mon index, j’applique le fard bleu sur mes paupières. Du mascara ensuite, sur mes cils. C’est difficile sans s’en mettre dans l’œil. J’ouvre, je respire plusieurs bâtons de rouge à lèvres ; je me souviens de l’odeur de ma mère. Je peins ma bouche en Nuit vénitienne. La sensation est douce, crémeuse et voluptueuse. J’en rajoute. Beaucoup. J’appuie mes lèvres l’une contre l’autre. Dans le miroir, je m’admire, je me trouve jolie. J’aimerais tellement ne plus sentir le rat crevé. Il est encore tôt, je sais que Thierry Casanova ne rentrera pas avant le petit matin. Avec ma tête de femme, je vais dans la salle de bains. Elle est minuscule : une douche, cachée derrière un rideau, des toilettes et un lavabo. Je ressens l’urgence de me savonner, d’enlever mon existence, de me rincer pour que ma vie s’écoule dans la bonde, avec tout ce qui fait de moi ce minable sans abri.

Je me déshabille. Mes vêtements mériteraient d’être jetés à la poubelle, mais je dois les garder, pour repartir. Pour retrouver mes cartons ? Je ne veux pas y penser. Je suis nu, dans la salle de bains de Thierry Casanova. Je suis une femme avec un corps d’homme. L’eau ruisselle à présent sur mes épaules, sur mon dos. Je prends le savon liquide et le verse dans ma main. Je fais mousser et me lave partout, partout, et de plus en plus vigoureusement, pour que tout de moi s’efface, s’écoule, s’évacue…

J’entends sonner…

J’ai entendu sonner ! Je coupe l’eau. Bon sang !

Je tends l’oreille.

Je n’ai pas fermé la porte de la salle de bain. On tape à l’entrée. Pas de doute. J’entends mon cœur défoncer ma cage thoracique…

Et puis j’entends sonner et taper encore.

« Thierry, ouvre, je sais que tu es là ! »

Je suis paralysé, nu et trempé derrière le rideau de douche.

Et encore « Thierry ! Ouvre ! Je sais que tu es là, je vois la lumière. Ouvre, c’est Paolo. »

Paolo.

Soudain, la porte se fracasse, défoncée d’un coup, un seul coup d’épaule.

Respiration saccadée de Paolo.

Je l’imagine s’approcher de la salle de bains. Je sens un courant d’air frais.

– Thierry, c’est moi, c’est Paolo. Je deviens fou… Je suis venu en finir avec toi. J’en peux plus, tu comprends ? Tu dis rien ? Tu me pourris la vie. C’est terminé, Thierry. Je suis à bout… Crève maintenant !

La dernière chose que je vois, c’est le rouge de mes ongles…